Révolutionnaire mais pas communiste
Ernesto Guevara, plus connu sous le surnom de “Che” Guevara, disparut le 9 octobre 1967, assassiné sur ordre du régime bolivien, avec l'accord des USA par les militaires qui l'avaient capturé.
La commémoration de sa mort est l'objet d'un engouement parfois indécent. En Argentine, où il naquit, on fête un héros « national ». En Bolivie, où il fut tué, le régime du général Banzer veut organiser des « guevaratours ». A Cuba, le pouvoir castriste – qu'il contribua à fonder avant de s'en éloigner – lui rend un culte officiel. Ici, son visage s'étale à la Une des magazines, y compris de ceux qui fustigeaient Guevara de son vivant et qui, aujourd'hui, font du “Che” tout à la fois un rebelle moderne, un héros romantique et... leurs choux gras.
T-shirts à son effigie, fatras éditorial, Guevara n'a pas mérité cela, lui qui se voulait combattant de la révolution. D'autant plus que ce battage médiatique ne permet guère de retrouver les idées pour lesquelles il a combattu et donné sa vie.
Guérillero parmi les paysans
Rebelle, ce fils de la bourgeoisie argentine promis à une carrière de médecin, le fut assurément.
Révolutionnaire, il le devint car, en Amérique latine encore plus nettement qu'ailleurs, la voie des “réformes” est une impasse pour ceux qui aspirent sincèrement à changer l'ordre établi. Guevara devint célèbre en participant à la révolution cubaine de 1959. Dans les années précédentes il avait combattu, aux côtés de Castro, contre la dictature de Batista qui avait fait de l'île un paradis pour les riches et les gangsters nord-américains, et un enfer pour les pauvres locaux.
C'est parmi les paysans de la Sierra Maestra que les partisans de Castro s'étaient organisés en guérilla pour se lancer à la conquête du pouvoir. Guevara resta à Cuba jusqu'en 1964, avant de tenter de recréer des guérillas paysannes à l'image de celle qui avait triomphé à Cuba. En Bolivie notamment où il allait trouver la mort trois ans plus tard.
Le choix des révolutionnaires du tiers monde
Comme Castro et les dirigeants révolutionnaires tiers-mondistes de cette époque, Guevara avait choisi de s'appuyer militairement et politiquement sur les paysans. S'inspirant de l'exemple d'une révolution chinoise victorieuse, les nationalistes du Tiers Monde y avaient vu l'espoir de prendre du champ par rapport à l'impérialisme dominant. Cela, en s'appuyant sur la majorité paysanne de la population, sans que la classe ouvrière soit prise en compte et encore moins sans qu'elle soit appelée à prendre la direction politique de la lutte émancipatrice.
Les choix d'un Castro – qui, lors de la révolution, ne se revendiquait pas du marxisme mais d'un humanisme vaguement chrétien –, ceux d'un Guevara étaient des choix de classe. Leur révolution visait à instaurer un régime plus juste, plus démocratique, dans un pays soustrait à l'exploitation directe par l'impérialisme, mais ils ne visaient pas à mettre bas la domination impérialiste dans d'autres pays. Même quand, bien vite, les États-Unis montrèrent qu'ils ne voulaient d'aucune coexistence avec le régime cubain, celui-ci, s'il radicalisa son vocabulaire en parlant de socialisme, ne changea nullement ses perspectives. Il ne les concevait que dans un cadre national.
Cette perspective nationale resta celle de Guevara quand il quitta Cuba pour tenter, d'abord au Congo puis en Bolivie, de renouveler l'expérience guérilleriste cubaine. Et ce n'est pas un hasard. En choisissant de prendre appui sur des guérillas paysannes, Guevara, comme Castro, renonçait du même coup à s'appuyer sur la seule force sociale porteuse d'un idéal internationaliste, la classe ouvrière, parce que son combat pour instaurer un ordre nouveau, socialiste, sur les ruines du système d'exploitation capitaliste, n'a de sens qu'à l'échelle mondiale.
Avec ou sans la classe ouvrière ?
“Che” Guevara comme les nationalistes du Tiers-Monde et les intellectuels petits-bourgeois, fûssent-ils révolutionnaires, n'avaient aucune confiance dans la classe ouvrière pour transformer la société. Au contraire, ils se défient du prolétariat qu'ils voient comme une classe capable de prendre en charge des intérêts bien plus vastes que ceux des bourgeoisies nationales.
Avec Guevara, puis sans lui, le régime cubain ne chercha jamais à étendre sa victoire au-delà de ses frontières. ici ou là, il soutint bien des mouvements de guérilla, mais il en lâcha d'autres aussi, et pour les mêmes raisons, dictées par les intérêts nationaux de l'État cubain. Jamais, même face à l'imminence d'une intervention militaire, ni Guevara ni Castro ne cherchèrent à s'adresser à la seule force qui aurait pu menacer l'impérialisme américain sur ses arrières, le prolétariat des États-Unis.
L'échec du guevarisme n'est pas celui de l'internationalisme. Au contraire, c'est celui d'une tentative de juxtaposer des luttes conçues dans un cadre national, sinon nationaliste et, par là-même, n'ouvrant aucune perspective réelle d'émancipation à toute l'humanité.
Guevara avait choisi le camp des opprimés, sa vie et sa mort en témoignent et lui donnent une place parmi les grandes figures des combattants de la liberté. Mais il n'avait pas choisi le camp du prolétariat, à la différence des combattants d'une autre révolution dont les conséquences et les prolongements ébranlèrent le monde : celle d'Octobre 1917, dont on s'apprête à célébrer le 80ème anniversaire.
Pierre LAFFITTE
Article paru dans “Lutte Ouvrière” N°1526 du 10 octobre 1997.